mardi 23 août 2022

Écrire des cartes

Je ne rappelle plus quand j’ai commencé : c’est là, c’est tout. J’écris des cartes.

Deux fois par an, tout près du nouvel an et des vacances d’été, je commence par faire une liste. À qui envoyer une carte cette fois-ci ? Les décisions ne se justifient pas, elles se nourrissent de l’état de la relation entre moi et mon/ma destinataire, de ma jauge d’énergie aussi.

Ensuite, je regarde si j’ai déjà des cartes (ça peut être le cas pour la nouvelle année) ou pas (c’est toujours le cas pour l’été). Il est souvent temps d’en choisir, en ayant parfois en tête, pour une carte particulière, le nom de la personne à qui je la destine.

Suit la phase d’écriture. Je varie toujours ce que j’écris, même quand les destinataires ne se connaissent pas. Je ne fais pas de grande littérature, le but étant plutôt de composer quelques mots en rapport avec ce que je vis à cette période, ou des souhaits.

À chaque carte correspondra son enveloppe, adresse soigneusement recopiée depuis le carnet qui m’accompagne depuis plus de dix ans.

Quand on n’est pas chez soi, la chasse aux timbres peut se révéler plus pleine d’embûches que prévu, et les délais postaux assez frustrants. S’armer de patience. Se rappeler que même si les cartes arrivent tard, ce sera une petite joie pour chaque personne qui en reçoit une.

On me dira qu’à l’époque des SMS et des emails, je prends bien du temps pour envoyer des nouvelles assez succintes. Peut-être ; je suis néanmoins persuadée qu’on n’a en général pas le même plaisir à recevoir une carte papier, qu’on pourra stocker, aimanter sur le frigo, relire, qu’à recevoir un texto ou un mail.

Et voilà. J’écris des cartes.

dimanche 3 avril 2022

Et le désert disparaîtra, de Marie Pavlenko

Couverture du roman 'Et le désert disparaîtra' de Marie Palenko

Je ne sais pas si j’aurais lu ce petit roman si on ne me l’avait pas chaudement recommandé, et ça aurait été bien dommage pour moi.

Nous y suivons les traces de Samaa, qui vit dans le désert et dans le futur (pour nous). Elle ne survit, du moins le pense-t-elle, que grâce aux chasseurs de sa tribu qui vont chercher des arbres pour vendre le bois à la ville ; ainsi les membres de son clan peuvent-ils acheter bouteilles d’oxygène et eau gélifiée. C’est une fille courageuse, qui veut elle aussi devenir chasseuse, alors même qu’on lui a bien fait comprendre que ce n’était pas fait pour les femmes.

En lisant ceci, on pourrait croire qu’on va avoir affaire à un roman d’aventures, où Samaa va, après bien des épreuves palpitantes, prouver sa valeur. Ce n’est pas du tout le cas. Sans trop divulgâcher la suite, je peux vous dire qu’il y a beaucoup de passages plutôt contemplatifs, et que ce récit a su déjouer mes attentes pour m’apporter ce que je ne savais pas que je voulais. J’ai pensé à Jean-Marie Le Clézio dans ses meilleurs moments. Le style est excellent, cerise sur un gâteau déjà bien garni. Si ce que vous venez de lire vous a donné envie, il ne vous reste plus qu’à vous ruer en médiathèque ou dans une librairie… Moi, j’y retourne pour trouver d’autres œuvres de la même autrice.

jeudi 23 décembre 2021

Dance me, musique de Leonard Cohen

Leonard Cohen, c’est pas compliqué, je l’ai aimé avant de savoir qu’il existait ; mes oreilles ont été nourries par Graeme Allwright, qui a traduit ses textes et chanté ses chansons en français, magnifiquement, mille grâces lui soient rendues.

J’ai grandi, vieilli, découvert Leonard Cohen en VO, et je suis tombée encore plus amoureuse de sa musique et de ses paroles - douces ou brutales, poétiques toujours. Une petite partie de mon coeur pensait que je le verrais un jour sur scène, même si vu son âge, cela devenait de moins en moins probable.

Puis il est mort, bien sûr.

J’ai donc cru rêver le jour où j’ai ouvert le programme d’une salle de spectacle et que j’ai lu “Dance me”, avec la photo d’un type au chapeau très reconnaissable.

Il ne s’agissait pas, comme je l’ai d’abord cru, de reprises de Cohen, mais d’un spectacle de danse moderne sur ses musiques, par les Ballets Jazz de Montréal.

Je ne vous cache pas que j’ai hésité, parce que je ne connais à peu près rien à la danse. Mais Cohen !

J’ai pris des places.

Je déplore mon manque de vocabulaire pour décrire ce que j’ai vu ce jour-là. Je ne peux que dire le bonheur d’entendre les musiques s’enchaîner et de voir les corps et les lumières y répondre, les magnifier.

Quelques vidéos sont disponibles, pas très représentatives de mon point de vue, je vous laisse chercher si vous êtes tout de même curieux·se. Si ce spectacle passe tout près de chez vous et que vous aimez Leonard Cohen, je vous le conseille chaudement.

lundi 6 décembre 2021

Un moment de grâce

Ce jour-là, je suis avec Clément et Kyllian.

Ils sont tous les deux en troisième, nos rapports sont très différents. J’ai été la prof principale de Clément en cinquième, il m’appréciait beaucoup alors et semble se le rappeler. Kyllian, lui, vient d’arriver dans mon collège, il cherche souvent les limites.

Nous lisons un poème. J’explique la différence entre la litote, qui dit le moins pour dire le plus, et l’euphémisme, qui cherche à adoucir une réalité dure.

Clément me regarde et me dit à quel point il déteste les euphémismes depuis la mort de sa mère un an plus tôt.

Je le regarde aussi, j’accueille ce qu’il me dit, et il commence à raconter, le départ à l’hôpital, la mort, sans possibilité de se revoir. C’est dur pour lui, j’ai l’impression qu’il n’a pas grand-monde à qui en parler. Peu à peu, je le sens se relâcher, soulagé d’être écouté dans sa peine si crue.

Kyllian est toujours là, à côté de nous. Presque toute mon attention passe à écouter Clément, ce qui me semble plus important. Je suis accroupie entre eux, tournée vers Clément, puis je m’assieds sur le sol pour épargner mes hanches. Kyllian se lève, va me chercher un siège, sans que je lui aie rien demandé. Je remarque alors qu’il me regarde avec une intensité nouvelle, comme s’il me voyait pour la première fois.

Quand Clément a fini, Kyllian me raconte aussi, les différences entre son ancien collège et l’actuel, ce qu’il apprécie, ce qui le perd un peu. Je l’écoute.

Je ne vais pas vous vendre un faux miracle : Kyllian n’est pas devenu un élève modèle. Pourtant, les choses ont changé entre nous. J’ai offert de l’empathie à Clément qui en avait tant besoin, elle nous a profité à tous les trois.

lundi 19 avril 2021

Chattologie : un essai menstruel avec des dessins dedans, par Louise Mey et Klaire fait Grr

couverture du livre ChattologieVu le titre, on s’en serait douté, mais au cas où certain·es n’auraient pas compris : le bouquin dont je cause aujourd’hui parle de chatte. Non, pas la femelle du chat, mais bien le sexe, la vulve et le vagin, si vous préférez.

À l’origine de ce génial ouvrage, il y a Louise Mey, qui a écrit une conférence au sujet des règles, et Klaire fait Grr, qui l’a interprétée seule sur scène pendant quelques années. Je n’ai pas vu ce spectacle (et croyez bien que je le regrette), mais je conseille très fort cet essai à un peu près n’importe qui (oui, je ne vais pas me contenter de le recommander aux personnes qui ont une chatte ; de mon point de vue, le savoir populaire sur les bites est adéquat, il serait peut-être temps que les chattes soient mieux connues de tous·tes.)

Or donc, à quoi ressemble Chattologie : un essai menstruel avec des dessins dedans ? Ben, à un essai avec des dessins dedans, pardi.

En le lisant, on se cultive au sujet des règles, de la flore vaginale, du clitoris, de l’hymen, des protections menstruelles diverses et variées, de la gynécologie en général et des maltraitances gynécologiques en particulier… Ne vous attendez donc pas à un petit truc mignonnet, sous prétexte qu’il y a des dessins : les autrices préviennent avant d’aborder les sujet les plus lourds (MERCI pour ça), mais oui, sujets lourds et douloureux il y a.

Néanmoins, en lisant Chattologie…, je me suis aussi beaucoup marrée, parce que c’est un ouvrage qui parvient à aborder des sujets graves avec beaucoup d’humour tout en respectant les personnes concerné·es (d’ailleurs, vous ai-je dit à quel point j’aime d’amour l’inclusivité de ce bouquin, dans lequel chatte ne signifie pas forcément femme ? Non ? Considérez que c’est fait, alors.)

Pour finir, j’affirme que cet excellent opuscule est une œuvre militante, féministe et joyeuse, qu’on peut trouver ou commander chez tous·tes les bon·nes libraires. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

mardi 29 décembre 2020

2020 à vélo

Au début de l’année 2020, j’étais une cycliste enthousiaste, mais seulement à la campagne. C’est là que j’ai grandi, c’est là que j’ai appris à faire du vélo. Par contre, en ville, mes quelques expériences m’avaient laissée terrifiée. J’étais donc cycliste à la campagne (pendant les vacances annuelles, quoi) et piétonne (avec l’aide du métro) en ville.

La pandémie est passée par là, je pense qu’il est inutile que je fasse un dessin à qui que ce soit. Après le premier confinement, quand le collège où je travaille a rouvert ses portes, j’ai pris le métro, une fois, et j’ai failli avoir une crise d’angoisse. Les gens étaient près, trop près, je ne pouvais plus, comme je le faisais avant, plonger la tête dans un livre et ne l’en ressortir qu’à mon arrêt.

J’ai donc fait prendre l’air à mon vélo en ville, avec une belle trouille les premières fois, puis en prenant de l’assurance. J’ai appris à choisir mon itinéraire en fonction de la largeur de la rue et du nombre de tournants à gauche (le moins possible), plutôt que prendre l’option la plus courte. J’ai équipé mon biclou : rétroviseur (qui à mon avis devait être de série sur les vélos de ville), éclairage sur les roues pour être bien visible même dans le noir, sacoches pour le matériel du boulot, autocollants réfléchissants un peu partout.

Vacances d’été non comprises, j’ai été travailler à vélo pendant à peu près six mois.

Étonnement numéro un : l’effet sur ma forme a été fort et rapide. Au bout de trois semaines, le rapport de vitesse qui était celui que j’utilisais par défaut est devenu celui que j’utilisais pour monter le pont, et j’arrivais au travail de moins en moins rouge et essoufflée.

Étonnement numéro deux : avec un bon itinéraire, un rétro et de quoi être très visible, on arrive à se sentir raisonnablement en sécurité sur un vélo dans ma ville (en tout cas plus que dans un métro bondé où un bon tiers des usager·es ont le masque baissé). Les pistes cyclables ne sont pas assez nombreuses et il faudrait vraiment trouver un moyen de décourager les gens qui se garent dedans, même pour deux minutes, parce que les moments où on s’insère dans la file des voitures sont probablement les plus dangereux. La situation n’est pas parfaite, mais elle est tolérable.

Étonnement numéro trois : à part les jours où il gèle (trop dangereux, la peinture des pistes cyclables les rend glissantes comme des miroirs avec le plus léger verglas) je peux faire du vélo dans ma ville par tous les temps, à condition d’être bien équipée. Le pantalon de pluie est indispensable en cas de drache et les gants pas du luxe pour le début du trajet quand il fait frisquet, mais, comme le disent les nageurs en piscine, une fois qu’on est dedans, elle est bonne. L’activité physique réchauffe suffisamment pour que je n’aie même pas besoin d’un gros manteau (un imperméable me suffit).

Le bilan est nettement positif, je n’envisage plus de reprendre le métro de manière quotidienne, même après la pandémie. Cette saleté m’aura au moins apporté un peu de positif.

lundi 19 octobre 2020

Blancs

La semaine est blanche.

Blanche la blouse du kiné qui prend en charge mon grand fils. Pâles ses mots imprécis, beige le squelette qui orne son cabinet.

Blancs les murs de la psy qui s’occupe du plus jeune. Crème les chaises molles de la salle d’attente.

Blanches les boîtes des vaccins prévus pour demain. Blancs aussi les patchs anti-douleur à poser une heure avant.

Blanche enfin ma mine, comme par contagion.

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon, tag EcritHebdo. Cette semaine, il fallait écrire décrire sa journée en couleur. À vous ?

vendredi 18 septembre 2020

Dans ma ville

Dans ma ville il y a :
Autos peu mélodiques
Métro automatique
Bus et vélos (ah, chic !)

Dans ma ville il y a :
Béton gris, briques rouges
Chauffées à l’infrarouge
Quelques arbres qui bougent.

Dans ma ville il y a :
Plusieurs bibliothèques
Cinémas, ludothèques
Et marchands de milkshakes.

Dans ma ville il y a :
Des gens plutôt sympas
D’autres qui râlent, ou pas
Et puis il y a moi.

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon, tag EcritHebdo. Cette semaine, il fallait écrire un poème sur son village ou sa ville. À vous ?

mercredi 16 septembre 2020

En trois temps

Quand on s’est rencontrées, j’étais jeune embauchée par notre employeur commun, et toi, tu travaillais là depuis bien des années. Tu m’as appris une bonne partie de ce que je devais savoir pour bosser efficacement, et on s’est vite plu : j’aimais ta franchise (quand on avait un problème avec toi, pas de souci, on le savait), et ta générosité qui te poussait à aider chaque personne qui en avait besoin, peu importe sa manière de se comporter avec toi auparavant. On riait des mêmes choses.

La première fois que j’ai appris ta mort, c’était juste avant de donner un cours, en lisant le SMS d’une amie commune. Je crois qu’elle ne m’a pas appelée parce qu’elle ne pouvait pas compter sur sa voix. J’ai vacillé un peu, et demandé à mes collègues de me raconter une histoire drôle, vite, parce que je ne voulais pas sangloter devant mes élèves.

On a travaillé dans le même bureau, avec bonheur ; non seulement on s’entendait très bien, mais on avait les mêmes préférences concernant le chauffage et l’aération, ce qui est plutôt critique quand on partage un espace. On mangeait ensemble de temps en temps, on se confiait beaucoup. Puis j’ai décidé de changer de métier, et je suis partie, officiellement pour me former pendant un an, officieusement sans aucune intention de revenir. On s’est promis de rester en contact, parce que depuis longtemps nous n’étions plus simplement des collègues, nous étions des amies. On a continué de se voir, de manger ensemble, de s’envoyer des nouvelles.

La deuxième fois que j’ai appris ta mort, c’était par mail, par une deuxième amie commune qui avait envoyé les détails pratiques à tous ceux et toutes celles qui te connaissaient bien. Mon homme n’était pas rentré, les enfants étaient là, j’ai pris note très vite puis j’ai éteint mon ordi.

En début d’année, tu m’as dit que tu avais un cancer. Déjà bien étendu. Connaissant ton caractère, je savais que tu allais faire de ton mieux pour envoyer le crabe ad patres, mais je savais aussi que ce serait difficile. Là-dessus, le coronavirus a pointé son nez, et vu l’état de ton immunité, on n’a pas pu se voir avant l’été. Ce jour-là, on a passé quelques heures ensemble, paisibles, mais en partant je me suis dit que ce seraient peut-être les dernières.

La troisième fois que j’ai appris ta mort, mon téléphone a sonné, c’était une troisième amie commune. Elle m’a demandé “comment ça va ?” d’une toute petite voix, j’ai compris qu’elle savait aussi. Alors nos larmes ont coulé de concert.

mardi 5 mai 2020

Et puis après...

Et puis après, en ouvrant la porte, elle pensa qu’une porte devait être ouverte ou bleue, et que la sienne était rouge.

À cette simple idée, elle sentit des gouttes rouler sur ses joues.

Les gouttes étaient des larmes, elle le savait parce qu’elles étaient salées, pas comme la pluie.

Que faire avec sa porte ni verte ni bleue ? La repeindre ? L’oublier ?

Et avec les larmes, que faire ? A-t-on le droit de pleurer quand on porte un masque ? Et comment faire s’il pleut dehors ? Refermer la porte avec soi dedans ?

mardi 28 avril 2020

Choses pour lesquelles je n'éprouve aucun regret

  • Les pratiques managériales de mon antépénultième chef
  • Les discussions interminables qui aboutissaient invariablement à une impasse
  • La trouille que j’éprouvais parfois quand le téléphone sonnait
  • La poussière des bouquins qu’on ne prêtait pas assez souvent
  • Le rangement des ouvrages aux étiquettes décolorées jusqu’à l’illisibilité, tout près des fenêtres
  • Les couches, les couches, les couches
  • L’odeur de régurgitation sur l’épaule de mon aimé
  • Les cris au sortir du bain
  • Le regard torve de la psy pour qui clairement tout était ma faute, ontologiquement
  • L’angoisse des concours
  • Les dissertations
  • Les observations assassines de certains profs de la fac
  • Les remarques déplacées, souvent des mêmes
  • Le café dégueu de la cafétéria
  • Le crachotis du modem qui se connectait
  • La lumière qui baissait pendant l’attente du bus, m’obligeant à ranger mon livre
  • Le regard de certains membres d’un ancien club sur mes cheveux blancs
  • Microsoft Office
  • Les random dudes sur l’oiseau bleu qui venaient m’expliquer ma vie
  • L’impression de ne jamais être ou faire assez.

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon. Cette semaine, il fallait “écrire des inventaires sur le thème du temps : choses qui doivent être courtes, choses qui ne font que passer, choses qui doivent prendre du temps…” À vous ?

dimanche 19 avril 2020

Bonne nouvelle.

« Une bonne nouvelle ? Laisse-moi réfléchir. Elle doit être courte.

— C’est évident.

— Avec une chute.

— C’est préférable.

— Pleine de mystère.

— Ou de sorcières.

— Ou de magie.

— Ou pas, tant pis.

— En tout cas, elle ne peut pas être longue.

— Eh non. Sinon, c’est un roman. »

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon. Cette semaine, le thème était “Bonne nouvelle”.

mercredi 8 avril 2020

Étrange et pénétrant

Toutes les nuits, il rêve. Toutes les nuits, je l’entends rêver. Mon amant a le sommeil bruyant, et moi l’oreille fine…

Il murmure à minuit : “Ils seront ébaubis, ils vont voir ce qu’ils vont voir !”

Il marmonne à deux heures : “Mon adversaire est stupide, comment ses partisans peuvent-ils prendre tant de plaisir à l’écouter vitupérer ?”

Il sussure à quatre heures : “Conspué ! Ils m’ont conspué ! Comment ont-ils osé ?”

Au matin, je suis épuisé, mais je trouve tout de même la force de lui affirmer au petit déjeuner : “Toi, tu as encore rêvé que tu te présentais aux présidentielles.

- Exactement ! Comment le sais-tu ?”

Mon sourire se fait énigmatique ; je le laisse croire à mes mystérieux pouvoirs.

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon. Cette semaine, il fallait “utiliser les mots vitupérer, conspuer, ébaubir.”

lundi 30 mars 2020

Trente mots (et quelques rimes)

Trente mots et pas un de plus

Un octosyllabe bien nu

Mon cerveau remue tout entier

Mes doigts agitent mon clavier

La contrainte formelle sans

Un thème brise mon élan.

 

Ce texte est ma participation à un défi d’écriture lancé sur Mastodon. Cette semaine, le sujet était : “Trente mots, pas plus.”

vendredi 20 mars 2020

Les cerisiers en fleur

Ah tiens, les cerisiers fleurissent.

C’est ce que je me suis dit ce matin en regardant mes chaussettes. Je pratique une forme de magie assez peu commune, la magie chaussettière. Chaque matin, je plonge la main dans mon tiroir à chaussettes, à l’aveugle. J’enfile la paire que j’ai piochée sans la regarder. La journée est colorée par mes chaussettes, même, ce qui est souvent le cas, quand je porte des bottines et que personne ne les voit.

Quand je porte mes chaussettes jaunes avec des smileys souriants, je sais que rien n’entamera mon sourire.

Quand je porte mes chaussettes bleues avec des roses des vents, je peux être sûre de savoir où aller.

Quand je porte mes chaussettes orange avec des poulpes multicolores, la journée sera bizarre.

Quand je porte mes chaussettes noires avec des roses rouges, les amours seront belles.

Tous les dimanches je range les chaussettes que j’ai lavées pendant la semaine, et je remue le contenu du tiroir, pour garder la magie en vie. On croirait que cela assure une rotation régulière. Cela faisait pourtant quatre mois pleins que je n’avais pas trouvé sous mes doigts les chaussettes grises où figurent des cerisiers en fleur.

Jusqu’à ce matin.

Je ne sais pas ce que me réserve cette journée, mais il y a du renouveau dans l’air. Il était temps.

Ce texte est ma participation à un défit d’écriture lancé sur Mastodon. Cette semaine, le sujet était : “Ah tiens, les cerisiers fleurissent.”

vendredi 21 février 2020

Le débardeur (état de chose)

photos de cintres en bois sur un portant
Photo d’Andrej Lišakov

Ma proprio m’a acheté quand elle était jeune fille. Je faisais partie d’un lot de débardeurs en coton, bretelles spaghetti. Elle les portait au-dessous de chemisiers ouverts, avec des jeans noirs. C’était une tenue parfaite pour elle alors, étudiante, en Lettres, plutôt décontractée. J’étais le débardeur noir, son préféré.

Une année plus tard, son père, voulant lui rendre service, a pendu un lot de vêtements dont je faisais partie pour les faire sécher. Malheureusement, il manquait d’expérience en matière de lessive ; il m’a accroché, trempé, par les bretelles. Quand la proprio m’a récupéré, mes bretelles s’étaient tellement allongées que j’étais devenu tout à fait importable comme vêtement, sauf à vouloir exhiber le haut de son soutien-gorge à tous les passants.

Elle a décidé de me convertir en sous-vêtement. Elle m’a porté pendant des années au-dessous de ses pulls, ses T-shirts à manches longues. Pas loin de vingt ans. Je l’ai accompagnée quand elle a passé ses premiers diplômes, ses premiers entretiens d’embauche, quand elle a vécu ses premières heures de jeune professionnelle. Je l’ai vue se marier, devenir mère, retourner à la fac pour démarrer une nouvelle carrière. Je lui ai été fidèle tout ce temps, bien caché contre sa peau. On a vieilli ensemble, mon tissu de plus en plus fin, ses cheveux de plus en plus blancs.

Depuis quelques semaines, je sentais que je m’amincissais trop au niveau des coutures. Avant-hier, quand elle m’a attrapé, on a entendu un énorme craquement ; elle a vu avec horreur le trou énorme qui s’était formé sur mon côté droit.

Elle m’a lavé avec d’autres vêtements, une dernière fois. Elle m’a dit que je serais un chiffon, dorénavant. J’attends qu’elle trouve l’envie de nettoyer des vitres. La connaissant, ce ne sera pas tous les quatre matins. Tant mieux, au fond ; j’ai bien mérité un peu de repos.

lundi 30 septembre 2019

Se réchauffer le cœur

Un papillon noir et rouge sur des feuilles vertes
Photo de Johann Seidl

 

Parfois, en septembre, qu’il fasse gris ou pas dehors, il fait gris à l’intérieur. Les obligations s’accumulent, on a le cœur morne, la sensation mordante de ne jamais en faire assez alors même que le corps crie qu’on en fait trop.

Ces jours-là, quand on a de la chance, tombe dans nos oreilles une merveille comme celle-là.

D’abord la flûte vient nous chercher là dans notre lourdeur, mesurée, seule, presque hésitante. Puis elle prend de l’assurance, déroule le thème. Elle est rejointe par quelques autres instruments, toujours mesurés, un peu lents, tendres peut-être.

Ensuite, vers une minute trente, d’autres instruments s’ajoutent encore, le thème est rejoué, autrement, on sent un peu de courage animer notre souffle.

Alors, vers deux minutes quarante, la rythmique prend le dessus, l’air se fait danse, enfin, et on sentirait presque nos pieds s’agiter, on retrouverait soudainement l’envie de bouger sans but pratique, juste pour la joie de le faire.

Jusqu’à la fin du morceau on peut savourer cette sensation délicieuse, écouter cette musique au nom de papillon.

Puis, si on a la chance de posséder l’album, on peut sauter la plage suivante pour prolonger la joie en sautillant, métaphoriquement ou pas, sur Crowley’s Reel(Un).

Une mienne amie qui étudiait la musicothérapie m’a expliqué un jour que simplement passer de la musique joyeuse à quelqu’un de triste ne suffisait pas à lui égayer l’humeur, qu’il fallait prendre les gens là où ils se trouvaient avant de les emmener où que ce soit. C’est exactement ce que Red Admiral Butterfly fait pour moi.

Notes

(Un) Bonus : si vous aimez De bons présages/Good Omens, vous pouvez imaginer qu’on a écrit cet air pour votre démon préféré.

jeudi 11 juillet 2019

Voilà, c'est fini

photo d'une salle de classe sans personne
Photo de Feliphe Schiarolli

J’ai remis ma tablette aux paramètres usine, je l’ai rendue, ainsi que ma clé, mon badge.

J’ai sorti de mon sac mes feutres de secours, mes stylos pour corriger, le carnet qui me servait à noter le déroulé prévu pour chaque cours, les choses à faire ou à vérifier pour le suivant.

J’ai gardé les trombinoscopes et jeté presque tout le reste.

J’ai gardé les fiches de bilan de l’année, pour préparer les progressions de l’année prochaine.

J’ai posé dans un coin de mon bureau la pile de livres à lire, d’articles à surligner, annoter.

J’ai téléchargé la version électronique d’œuvres que je pense utiliser l’année prochaine.

J’ai rêvé du boulot pendant quelques jours, puis dormi comme une brique, pour tenter de solder la fatigue de l’année.

Je pars en vacances une semaine, sans rien emporter qui me rappelle mon travail.

Quand je rentrerai, il sera temps d’établir un plan d’action, de décider à quel rythme travailler pour préparer l’année suivante.

Aujourd’hui, ma première année scolaire comme enseignante est finie.

samedi 25 mai 2019

Fête des mères et école, un mélange détonnant

La fête des mères n’est pas une joie pour moi ; je n’ai pas envie d’être célébrée en tant que mère, et si mes enfants ont envie de me faire des cadeaux, ils peuvent le faire à mon anniversaire. Ça, ça me regarde. Mais la manière dont l’école traite la fête des mères (ou des pères) nous regarde tous, parents ou non, en tant que société.

Actuellement, dans la plupart des écoles (autour de chez moi en tout cas), fabriquer un cadeau pour la fête des mères n’est pas une option pour les enfants, c’est une obligation.

À partir de cette simple observation, on peut dire beaucoup de choses.

D’abord que tous les enfants n’ont pas la chance d’avoir une mère vivante et aimante, et que forcer un enfant que sa mère maltraite, un enfant que sa mère a abandonné ou un enfant dont la mère est morte à faire un cadeau de fête des mères est moralement plus que douteux (ne me dites pas que ça n’arrive jamais, je l’ai vu de mes yeux vu, et plus d’une fois ; en ce qui concerne la maltraitance ou l’abandon, les professeurs ne sont pas toujours au courant, et certains parmi ceux qui le sont préfèrent tout de même faire travailler l’élève concerné comme les autres parce que “c’est plus simple”).

Le niveau d’absurdité atteint quand on oblige un enfant qui a deux pères à écrire à l’un d’entre eux “Maman tu es la plus jolie” ne mérite sans doute pas d’être souligné.

Ensuite, même quand tout va bien dans une famille où une mère est présente, forcer un enfant à déclarer son amour pour sa mère à un moment bien précis, et d’une certaine manière et pas d’une autre, est pour le moins étrange. De quel droit les enseignants se mêlent-ils de nos relations ? Cette année, on a menacé mon fils de le punir parce qu’il préférait écrire un texte à sa façon plutôt que selon le procédé que l’enseignante avait choisi(1). Dans l’absolu je peux comprendre le professeur qui a son projet d’écriture et n’a pas forcément envie de l’adapter aux désirs de chaque enfant, mais pourquoi y mêler les parents dans ce cas ? Autant faire écrire à partir d’un sujet imaginaire.

En ce qui me concerne, les seuls cadeaux qui me font plaisir sont ceux qui viennent du cœur ; quelque chose que mon enfant a été forcé de faire, forcé de faire à ce moment-là, forcé de faire de cette manière-là, est tout sauf un élan du cœur. C’est un devoir que des enseignants ont déguisé en acte d’amour. Je préférerais qu’ils n’en fassent rien.

Notes

(1) d’ailleurs, le choix de mon fils me plaît beaucoup plus que celui de la maîtresse, il me connaît bien.

dimanche 3 mars 2019

Les cartons

Ils sont venus un matin, et ils ont tout emporté.

Deux ans que je me disais que je devais les appeler, que le nombre de cartons qui s’entassaient dans la maison croissait joyeusement, que les vêtements enfantins trop petits qu’ils contenaient ne servaient à personne et que c’était triste.

Il y a deux semaines, enfin, j’ai appelé. Vu le volume que j’avais à proposer, ils n’ont fait aucune difficulté pour se déplacer.

Ils sont venus, et ils ont tout emporté.

Je m’attendais à ressentir du soulagement à l’état pur, une grande joie de voir l’espace dégagé ; ce ne fut pas le cas. Au soulagement indéniable se mêla un peu de chagrin de voir partir les fidèles compagnons qui avaient jadis protégé mes enfants du froid.

Alors, en donnant un coup de main aux gars qui les portaient jusqu’au camion, je leur ai silencieusement souhaité bon vent, continuez à faire votre boulot et à couvrir d’autres petits que les miens.

- page 1 de 4